01 février 2008
Angoulême
Angoulême, le 25 janvier 2008
Ma chère I.,
Je profite d'un moment de répit pour te donner quelques nouvelles d'Angoulême. Tu craignais de râter quelque chose en restant clouée au lit avec la grippe ? eh bien tu peux continuer à mariner dans tes miasmes l'esprit en paix : tu n'as rien loupé ! d'ailleurs, si ce connard de B. décide de revenir l'année prochaine, c'est bien simple, je roule un pallot au premier clodo venu histoire de chopper la myxomatose ou un truc du genre, Angoulême regarde moi bien parce que tu ne me reverras plus !
Angoulême ressemble à toutes les villes de province de taille moyenne, perchée en hauteur pour échapper aux barbares (tu parles, les barbares ils sont à l'intérieur !), avec une espèce de ruine raffistolée en guise de château (t'as remarqué, dans tous les bleds, y'a toujours un château, mais putain qu'ils viennent voir Versailles, après on en reparle) et un dédale de rues pavées autour. Remarque que ces petites rues pourraient avoir du charme, s'il ne s'agissait pas d'un dédale justement ! Tu finis toujours par te perdre ! Bon l'avantage, c'est que tu te perds jamais plus de 5 minutes, dès que c'est désert c'est que c'est pas là (bon, désert, j'exagère, il y a bien un ou deux chats morts par ci par là)... il suffit de revenir sur ses pas et de suivre le troupeau qui se dirige immanquablement vers les bulles.
Les bulles c'est les espèces de tentes qui jonchent la ville comme de vieilles capotes le bois de Boulogne. Sous les tentes, y'a les éditeurs. La classe ! Le festival existe depuis 35 ans et ils ont toujours pas été foutus de construire un truc en dur ! Bien sûr, il fait une chaleur à crever avec tous ces boeufs qui défilent toute la journée... En plus, j'ai le mal de mer depuis 3 jours à cause du plancher flottant, l'enfer je te dis ! Mais le pire, c'est les chiottes ! Les chiottes sont dehors, dans des préfabriqués et ouverts au public ! pisser en me gelant le cul en imaginant tous les culs qui m'ont précédé, non merci ! c'est bon pour attraper une maladie rare ! Heureusement, j'ai trouvé la parade : les chiottes des lieux d'exposition... oui, parce qu'à Angoulême, il y a aussi des expos, entre nous celle sur la BD argentine vue par Munoz au CNBDI était épatante (par contre, ces porcs ont monté une expo dans la cathédrale, tu imagines ? des barbares je te dis !)
Que dire de plus ? Ah oui, tout le monde s'aime à Angoulême. Il faut les voir le soir au Mercure s'embrasser et se serrer dans les bras. C'est beau. Les plus jeunes et les loosers tentant d'approcher leurs dieux, drapés dans la dignité et l'assurance que procure le fric, alors qu'eux en sont encore à bouffer des pâtes et à tresser leur bouc... C'est touchant...
Bon, je dois y aller, le temps de payer ma note (1 € 30 le café, c'est donné ! comme quoi en province, tu te fais chier pour pas cher...)
La bise
Ta E.
25 janvier 2008
Feel good
Les gens pensent souvent que les éditeurs éditent des livres.
Pas tous les gens, beaucoup ne se sont jamais posé la question de la genèse de ces petits pavés qu'ils achètent pour la plupart au supermarché entre la poire et le fromage... Et les gens ont raison de ne pas trop se poser de questions, ils ont autre chose à foutre au supermarché, entre les promos en bout de rayon, les superpromos hurlées au micro par un animateur en plastique et le caddie, ce putain de caddie qui roule jamais droit et qui n'est jamais plein, un mètre cube de capacité au moins, remarque qu'avec les lots de 10, ça va plus vite, c'est l'avantage, même si ça bouffe toute la place dans le placard et que t'en as pour 6 mois pour finir, au moins t'es tranquille et puis t'as économisé des sous, si si, au moins 4 cts, attends, y'a pas de petites économies, pense à ton POUVOIR D'ACHAT, ils en parlent à la télé...
En fait, tout ça c'est de la blague, que la laitière fouette la crème avant de la verser avec amour dans des petits pots, baignée dans une lumière digne d'un Vermeer... L'éditeur assis à son bureau patiné par les siècles annotant des manuscrits un plume Mont-Blanc à la main c'est de la blague aussi... Du flan, comme les poules picorant de petits vers vigoureux dans l'herbe craquante du bled Loué...
En fait, les éditeurs ils passent leur temps à régler des problèmes. L'auteur n'est pas content parce qu'on a réécrit son texte qui était tout pourri ? brosse à reluire dans gant de velours sur main de fer, et hop, au suivant... le packager anglais n'a pas envoyé les factures d'un bouquin traduit depuis 4 mois ? (nan c'est pas une blague, c'est pas qu'on est honnêtes, c'est que sans la facture, le livre reste bloqué au Havre) ? la maquettiste a ajouté une page au bouquin alors que c'est pas possible d'avoir un cahier d'une page ? L'éditeur co-or-donne.
L'éditeur, il est vissé à son écran, il répond à des mails, il répond au téléphone, il répond aux gens qui viennent dans son bureau, il répond jamais merde... L'éditeur il fait beaucoup de réunions, il com-mu-nique. L'éditeur doit avoir des idées. Peu importe l'idée. Peu importe si c'est celle d'un autre, si elle est déjà en rayon. L'essentiel est qu'elle soit acceptée, ça veut dire qu'il a gagné. Quoi ? Le droit de rejouer.
Ahahahahahaha
19 janvier 2008
Lullaby
Une bouche béante. Un bouche sans fond, cavité humide et presque sanglante, sang qui bat sous une chair qui palpite. Papilles qui n'attendent que moi. Bouche avide qui tremble, qui frémit en m'imaginant moi en elle. Ensuite il y a les premiers éclats. La salve de soie, blanche dans la nuit et la lune forcément. Forcément la pleine lune, et son reflet dans le miroir au mur. Bien sûr mon corps poids mort. Conscience du mouvement nécessaire. Sur la peau c'est doux, les fils de soie en cocon. Mortel. Ensuite ça enserre. D'abord les chairs, c'est fou ce que ça se resserre. Juste assez pour une respiration par minute. Juste assez pour maintenir en vie. Un mince filet d'air. Un mince filet d'air à travers des fils de soie. ça s'arrête avant que les os... Se laisser aller. Pourquoi se débattre. Soulagement dans le laisser aller des particules.
L'eau s'est retirée. Je pose mes pieds bien à plat sur le sol, sur les lattes de bois et leurs putain d'échardes, tiens, est-ce que ça s'accorde putain ? parce qu'au moins cela prouverait que je suis vivante. Mince filet d'eau de ville s'écoule. Mortelle, odeur de chlore. Je pense à la mer. Mouvement perpétuel. Rince, rince la douche dit-elle. Je mange, produit de l'agroalimentaire. Avale dit-elle. Avale. Je pense aux fruits l'été chauds de soleil. Cliché. Cliché dit-elle. Je marche, en file indienne, je pense qu'en respirant je meurs aussi. Comme tous les autres qui marchent à mes côtés. Dépêche, dépêche dit-elle. Ensuite ça enserre. Corps soudés dans un mouvement de machine. Proximité involontaire. Dégage, dégage dit-elle. Ensuite, les murs de brique, le bureau, les autres. Souris, souris dit-elle. Se laisser aller. Pourquoi se débattre. Soulagement dans le laisser aller des particules.
12 janvier 2008
Aujourd'hui en France
On dit qu'un battement d'aile de papillon peut provoquer une tempête, à l'autre bout du monde. Alors, un coup porté sur un homme à terre ? des bouches frottées sur l'asphalte ? des mains trop fort serrées dans le dos ? des têtes tirées en arrière par les cheveux ? des mises à nu devant des hommes armés sans visage ? des hommes poussés dans des camions ? des hommes poussés dans des chambres ? des hommes poussés dans des avions. De force. Par les forces de l'ordre. Pour le chiffre. 25000. 00h00. Tête sur l'oreiller qui s'enfonce, paupières closes qui se scellent sur la nuit, chaleur de mon corps qui gagne les draps, odeur de lessive qui rappelle l'enfance. Pendant que peu à peu je sombre, ont-ils encore les yeux ouverts ? ont-ils dîné ou résistent-ils le creux au ventre ? Pendant que peu à peu mon souffle trouve son rythme, halètent-ils de peur ? vident-ils leurs poumons de cris ? Pendant que mes pensées se transforment en rêve, leur vie d'ici devient leur vie d'avant, leur vie d'avant à portée de main derrière quelques hommes en bleu, derrière quelques pierres montées en mur, derrière quels fils de fer barbelés. A quelques kilomètres de moi, à quelques mètres de vous, de toi. Pendant que je rêve ma vie de toujours, eux ne veulent pas dormir. INCREDULES. Cela ne peut finir comme ça. Aujourd'hui en France.
Rétention sans retenue
06 janvier 2008
Demain
Les bureaux sont encore vides. Bientôt ils vont revenir. Plus gras et pleins de bonnes résolutions. Ne plus fumer, boire moins de café (et sans sucre), se coucher tôt, perdre du poids, économiser pour les vacances, aller voir mémé plus souvent, faire du sport, manger des légumes, regarder Arte, arrêter l'alcool. Les traces de Noël seront visibles, nouveau téléphone portable, nouvelle cravate, nouveau parfum. Ils se raconteront les jours de congés. Tout sera normal. Cela m'ennuie d'avance tout ça. ça. Les paroles qu'ils attendent. C'était super, on a eu un temps magnifique, il a fait froid, les enfants ont été gâtés, on a trop mangé. Et tous les ans on la rejoue. Très vite, on va parler de la présentation 2008. Un rappel des livres parus en 2007, on met l'accent sur les best-sellers. Même si les boss les ont acceptés, les éditeurs édités, les fabricants fabriqués, les communiquants communiqués, les représentants présentés, on en reparle, on doit mettre en avant notre boulot, nombre de titres parus, toujours plus que l'année précédente, chiffre d'affaires, toujours plus que l'année précédente, avec le sourire, avec conviction, annoncer ceux à venir, même si les titres sont bidons, les textes encore dans le cerveau des auteurs, les contrats dans les ordinateurs, et d'autres des idées à exposer, à valider, à mettre en forme, pour qu'elles deviennent de jolis parallélépidèdes rectangles pas trop lourds (pour les frais d'expédition), pas trop grands (pour rentrer dans les rayons des librairies), pas trop chers (pour être compétitifs). Nous serons dans la salle 666. Il y aura les boss à droite, les représentants autour de la table en U, les éditeurs debout venant chacun à leur tour répéter ce que l'on pourra lire sur les diapos de la présentation Powerpoint. Il y aura le directeur éditorial qui donnera les axes, fixera les objectifs. Il y aura le ciel sur les toits et les tours de Notre-Dame non loin derrière les fenêtres qui ne s'ouvrent pas. Il y aura la Seine à ses pieds où autrefois accostèrent des barbares venus du Nord et où les lavandières frottaient le linge sale. Il y aura le centre commercial des Halles où autrefois le ventre de Paris palpitait, il y aura les quartiers populaires à l'Est où autrefois les vergers s'étendaient, il y aura la Province autour, des plombiers jurant sous des éviers, des grands céréaliers remplissant leurs dossiers de demande de subvention, des écoliers apprenant les droits de l'homme et la supériorité de la France, des cadres dynamiques esquissant l'avenir dans les technopôles, des femmes usées épluchant des patates à la table de cuisines, des arbres dressés solitaires dans l'air froid et limpide de l'année naissante, il y aura des drapeaux plantés dans des sols étrangers, des avions dans des ciels sans toits, des corps dans la terre laissant apparaître leurs os, d'autres dans la nuit priant et nettoyant leurs armes.
30 décembre 2007
C'était Noël
Noël... déjà ? merde... pas de thune, pas d'idées de cadeaux, pas de temps, pas envie de me taper les boutiques pleines à craquer, envie de vomir sur la surconsommation frénétique et absurde, oui ABSURDE PUTAIN... Tiens, si cette année je redonnais tout son sens à Noël, si j'offrais des sourires et des bises plutôt que des objets fabriqués en Chine par des ouvriers exploités et pourtant vendus une fortune à des occidentaux abrutis, oui ABRUTIS PUTAIN ? Chrétien et écolo comme idée... Oui, mais, quezquivonpenser? les mioches, m'en fout, un peu plus ou un peu moins, y verront rien, ce sera la faute du Père Noël, grève de lutins ou panne de traineau, quezquecécréduleàcetâge... Mais les parents, quezquivonpenser ? que je suis radine, râtée, gonflée, méchante, égoïste, marginale, bizarre, fauchée-pourtant-elle-a-une-bonne-situation ? Pfff... Mouais, ça va pas le faire... Je me vois pas assumer la scène : Tiens, Merci oh c'est quoi ? un bougeoir en cèdre super, merci, j'adore le cèdre, c'est pas anti-mites comme truc ? non pas la bougie à la citronelle quyadedans, le cèdre ça repousse les mites, non ? Ben moi cette année, je te fais la bise, c'est mon cadeau, ah ben non, pas comme l'année dernière, cette année je le fais avec le coeur, non je me fous pas de ta gueule, en fait je déteste faire la bise mais cette année je fais un effort, même si t'as le nez qui coule et le fond de teint qui colle, je t'embrasse VOLONTIERS, je m'humanise, non mémé, j'ai pas de rhumatismes, plein le dos c'est tout, quoi je suis pas gentille ? mais mémé, je pense à la Planète, t'imagine tous ces objets inutiles qui vont être jetés dans quoi ? une semaine, un mois, un an ? tout ça pour enrichir des multinationales ? mais non mémé je suis pas communiste, je suis lucide, quezqueçaveutdire ? ben imagine t'enlèves tes lunettes, tu vois flou, ben quand tu les mets, tu vois net. T'y comprends rien ? bon, c'est pas grave mémé, merci pour le bougeoir... Viens que je te prenne dans mes bras, quelques instants, on se serre pas assez souvent, tu sens mon coeur mémé ? tu sens mon coeur qui bat ?
22 décembre 2007
La mort dans l'âme
La mort d'un éditeur
© Patrice Pascal
Que reste-t-il d'un éditeur après sa mort ?
Un catalogue.
Boris Vian, J.R.R. Tolkien, Jim Harrison, Susan Sontag, Pierre Boulez,
Alain Robbe-Grillet, Antonio Tabucchi, Salman Rushdie, Ernst Jünger, Alexandre Soljenitsyne, Ezra Pound, John Fante, William
Burroughs, Allen Ginsberg, Manuel Vazquez Montalban, Fernando Pessoa, Antonio Lobo
Antunes, Bob Dylan, Hanif Kureishi, Linda Lê...
Quelques faits qui deviendront légendes : passeur de livres, dénicheur d'auteurs qui comptent au-delà de nos frontières sans parler une seule langue étrangère, la fatwa lancée contre lui pour avoir publié "Les versets sataniques" de Salman Rushdie, le "b" d'Agnès...
Des petites phrases : « Un éditeur doit aller contre sa propre histoire, contre ses propres goûts et dégoûts. »
Des hommages : "La ministre de la Culture Christine Albanel a salué "un seigneur de
l'édition". Le style Bourgois était fait d'élégance et de lucidité,
de distance et de curiosité. C'était un homme de goût, classique dans
son allure, dans son tempérament, mais aussi résolument moderne dans
ses choix et ses intuitions éditoriales".
Peu de photos.
Celle-ci. Christian Bourgois dans son bureau. Une oeuvre au mur (homme de goût), des livres dans les étagères (éditeur, homme de culture), une pile de papiers sur le bureau (manuscrits ou factures ? homme d'effort), mobilier design (homme moderne), costume sombre (homme élégant)... Jusqu'ici les symboles collent aux faits. Tout est normal. Jusqu'ici. Car derrière son bureau pas de chaise. Christian Bourgois est debout. Bras croisés, il pose, pas de jeu sous le regard du photographe. Il pose. Debout au centre de la photo. Debout solidement. Debout prêt à se mettre en mouvement.
16 décembre 2007
République
Non. Nous avions pourtant dit non. Le 29 mai 2005. Nous pensions que le vote avait une valeur. Nous pensions que d'autres propositions viendraient. Pause salutaire. Ce ne fut que pour mieux sauter. Le 13 décembre à Lisbonne.
La République est-elle une pute ? se vendant au plus offrant. Avec un représentant de commerce comme président.
Effacer d'un revers de manche le fronton des mairies. Y clouer une pancarte "A vendre".
Non. Décidément le non perd de sa valeur.
Mou, liquide, il s'écoule, absorbé par les pores de l'espèce porcine.
Jour après jour.
L'être piétiné au profit de l'avoir.
Lettres effacées dans les eaux du grand lavoir,
le marché.
Mollesse de l'affirmation.
Doigt pointé s'enfonce, pas de fond.
Main à plat, carresse dans le sens du poil.
Ronron cathodique.
Main à plat sur ma nuque. Licou.
Main à plat sur ma tête, le nez au niveau de l'eau.
Non ? Pression sur ma tête. Imperceptible. Le non liquide s'engouffre en moi.









