24 janvier 2009
Meuh
Dieu est méchant alors nous ne verrons plus Dieu.
Une loi est tombée, à tranchant double comme ce doit : afin de vous protéger de Son courroux, les Intermédiaires désormais porteront votre parole à l'être Divin.
Vérité ou manigance ? depuis quand les veaux ne vont plus à l'abattoir ?Et quelle confiance accorder aux Intermédiaires ? ne vont-ils pas trahir la parole ?
Choix nous n'avons pas. Seule obéissance devons. Car divines mamelles nourricières.
Depuis, beaucoup de temps passé à ruminer : de la tête à l'estomac, de la panse à la pensée : Dieu n'a que mépris pour nous, et vice-versa. La Maison de Dieu n'est plus que vache géante appeurée, courbe l'échine pour herbe verte brouter. Gaver, remplir toujours plus la panse et vider la pensée, dans un seul but : chier et chier encore de jolies bouses bien molles et sans angle serti, non, bien arrondies afin que moult mouches viennent lécher et satisfaire gourmandise, remplir panse et vide pensée.
04 décembre 2008
Merci
Joie. Quel joli mot. Proche de jouissance en plus court. Comme un instant fulgurant sans la plénitude du bonheur. La joie de l'éditeur c'est une réponse au bout du fil : un monsieur/madame tout le monde qui se révèle auteur potentiel. Qui pendant quelques mois va mettre sa vie entre parenthèses pour s'assoir devant son ordinateur et poser des signes qui deviendront un texte puis un livre. C'est bientôt Noël alors je voudrais vous faire cadeau d'un merci, à vous hommes et femmes qui sacrifiez de précieuses heures de vos existences sans doute bien remplies pour enrichir les éditeurs. Ne soyons pas dupe, la générosité est comme le reste soumise à la loi du gagnant gagnant. Vous espérez sans doute reconnaissance et éternité, laisser un petit quelque chose de votre passage sur terre... Et qu'importe après tout que personne ne l'ai lu, tous vos proches vous diront que votre livre est formidable. Vous vous sentirez légèrement supérieur à vos semblables puisque vous avez votre nom sur une couverture, et ce petit pavé de papier à serrer comme preuve que vous avez été distingué du commun des mortels. Et après tout n'est-ce pas le même but poursuivi par l'éditeur ? Laisser de petits pavés derrière lui, comme le petit Poucet sème ses miettes de pain... et qu'importe si les corneilles s'en emparent... Ils nous auront procuré de la JOIE.
26 juillet 2008
Galvanize
Découvrez The Chemical Brothers!
Oui ça va, et vous ?
A part ce rêve de corps auxquels il devait enlever la peau. Comment interpréter ces chairs blanches filandreuses à décoller des os ? Sous une peau de poulet rôtie. Pourquoi devait-il nettoyer les os d'humains à corps de poulet ?
Est-ce que ça a un sens ?
Un echo de son talent caché ? (il était imbattable pour curer une carcasse)
Etait-ce un reflet de lui-même ? qu'Ils avaient désossé ainsi.
Témoigner devant témoins. Comme ces rêves de mise à nue devant des inconnus.
Car les connaissait-ils ?
Non, bien sûr. On ne connait jamais vraiment personne.
Eux encore moins.
Ils avaient tous gardé leur putain de masque. Sauf lui.
Jeu du chat et de la souris. T'es la souris, et tu vas te faire bouffer parce que t'es pas dans un dessin animé.
Jeu de la vérité, si tu dis la vérité t'as un gage.
Ahahaha
Vas-y, dis ce que t'as vu et entendu. Vide ton sac. Et puis retourne dans ton bureau et fais comme s'il ne s'était rien passé. Comme si tu n'avais pas été acculé. Pas préparé. Sans préliminaires. Comme se faire enculer à sec. Entre-nous, votre supérieur hiérarchique, a-t-il déjà eu des attitudes déplacées ? déplacées comme quoi ? comme te séquestrer dans son bureau avec ses bavardages ? comme te faire un coup de pute tout en te souriant ? comme t'enrober de son paternalisme dictatorial ? comme de s'approprier ton boulot ? comme quoi hein ? comme te traiter de grosse alors que t'es enceinte ? comme quoi ? te faire croire que c'est toi qui crée des problèmes alors c'est lui qui ne sait pas les résoudre ? baver sur ta face auprès de ceux qui décident de ton avenir. Te faire tellement douter qu'après tu te prends pour une merde ? Vouloir te soumettre en affirmant son grade sans avoir aucune des compétences requises pour légitimer son poste. Te faire payer pour ça. Te faire payer pour ça et tout ce qu'il n'a pas. T'étouffer de ses frustrations.
Rien que de très banal, n'est-ce pas ?
Rien de bien méchant.
Comme une goutte d'eau s'écoulant toujours au même endroit sur ta peau.
Une goutte d'eau ne peut pas faire de mal, si ?
Du poulet en batterie.
17 mai 2008
Peu importe le bouquet
Il aimait la peinture. ça l'aidait à tenir. Comme une paille dans sa bouche maintenue au-dessus du niveau de la mer. Lui en dessous avec ses semelles en plomb métal lourd non toxique. La peinture c'était son fil d'Ariane dans le bordel ambiant. Il se demandait des fois pourquoi il n'avait pas tout tenté pour éditer des livres d'art. Puisqu'il aimait ça. Il y pensait quand il oubliait la réponse, quand il était faible, sa conscience engourdie par l'alcool ou au contraire éveillée par la mort brutale d'un proche. Et puis ça lui revenait. Il avait pas eu l'occasion. La vie elle se fait toute seule si on n'y prend pas garde. On pèse des choix quand il y en a. Quand c'est le néant quotidien, le moindre plan est bon à prendre. Même si le plan c'est se retrouver à éditer des livres qu'il savait même pas que ça pouvait exister. Des livres pour apprendre à coller des stickers par exemple alors que le mode d'emploi est fourni avec (les stickers, pas les livres, faut pas prendre les lecteurs pour des cons non plus). Ou des livres pour apprendre à peindre des choses comme des champs de lavande ou des petits chats illuminés par un coucher de soleil sur une plage paradisiaque. En 10 étapes. Laissez votre créativité s'exprimer. Devenez artiste en 15 leçons. Il aimait pas mentir. Alors les phrases des quatrièmes de couverture il les pompait sur celles des concurrents. Enfin, au début parce qu'avec le temps ça venait tout seul. Pas les mensonges, les phrases toutes faites.
Et puis de toute façon le livre d'art était en crise. Ils avaient inventé le mai du livre d'art pour booster les ventes. Mais bon, les éditeurs mangent aussi les onze autres mois de l'année. La crise, c'était à cause de Taschen, qui avait cassé les prix avec son système d'impression en plusieurs langues (augmentation des chiffres de tirage = économie d'échelle). Les gens s'étaient habitué à acheter des livres d'art pas cher. Maintenant c'était foutu. Les autres s'étaient alignés. En rognant sur les marges. L'autre fautive c'était la RMN, qui publiait des catalogues d'expo sans payer les prix des reproductions et en faisant banquer les autres éditeurs qui empruntaient les clichés via sa photothèque. Enfin, c'est ce qu'on lui avait raconté. Mais c'est vrai que ça coûte cher de publier des livres d'art... surtout quand l'artiste est encore vivant ou mort depuis peu (moins de 70 ans). Les artistes morts depuis très longtemps c'est moins cher... c'est comme ça que se font les choix icono des livres d'art, beaucoup de vieux morts et peu de vivants... alors quand un éditeur investit dans une monographie d'artiste contemporain il a intérêt à faire coïncider la date de publication avec une exposition - et oui, c'est pas pour rien qu'à chaque expo les livres sur le même artiste poussent comme des champignons après la pluie... sinon on lui aurait cassé les couilles pour rien. Parce qu'en plus un artiste vivant, ça fait chier, comment lui expliquer que 4 encres d'imprimerie (cyan, magenta, jaune et noir) ne permettront jamais d'obtenir la couleur composée de quinze, vingt, trente teintes sur la palette ? Sans compter qu'il y a plusieurs pages imposées sur la feuille d'impression, les couleurs s'altèrent entre elles. Mais bon, il parait qu'ils veulent rien entendre. Ils persistent à mettre le bouquin à côté de la toile et à dire que c'est pas pareil.
Il aimait la peinture, mais bon les livres d'art c'était pas plus utile que la carte postale d'un lieu magnifique. ça rendait pareil, petit, plat et rectangulaire, alors qu'une toile elle l'emmenait. Loin. En lui, profond. Ou ailleurs. Des fois il en avait les larmes aux yeux. De suivre des lignes sur la toile comme un secret pour lui seul. Des fois il pénétrait la matière comme un univers parallèle. Et son coeur éclatait. Les éclats diffusés dans tout son corps. L'envie lui prenait de voler. La toile. De l'emmener loin des barbares qui écoutaient leurs audioguides les yeux au plafond, ou les cousins des barbares qui passaient plus de temps à lire les étiquettes qu'à regarder les oeuvres.
Il aurait aimé leur rendre le silence et le face à face.
Le temps aussi.
Regarder jusqu'à s'oublier.
Peu importe le bouquet,
seule la peinture compte.
En haut : Femme à la potiche, Degas, 1872.
En bas : Bouquet, Jean Fautrier, 1928.
20 avril 2008
Vrai ment
Nickelback - Rockstar VOST
envoyé par Roadrunnerfrance
Il ne neigeait pas. Ce détail a son importance. Il était glacé à l'intérieur et pourtant nous étions au printemps. Nous = vous inclus, même si à ce moment vous vaquiez à vos affaires, probablement passionnantes d'ailleurs, non, vraiment c'est sans ironie. Aucun glaçon frotté entre ses omoplates dans un début de jeu érotique. Non, il était glacé d'ennui. Habituellement on dit d'effroi. Mais aucun monstre dans les parages ou de scène cauchemardesque se déroulant sous ses yeux. Pas de douche non plus avec du sang s'écoulant en abondance par le trou du bac de douche qui a un nom mais que j'ai oublié. L'ennui des années à venir. L'ennui d'avance, d'imaginer sous un nouveau jour son métier qu'il avait choisi car passionnant, auréolé de prestige par ses grandes figures : Jérôme Lindon, Maurice Nadaud, Antoine Gallimard, Bernard Grasset etc. Il fallait faire son deuil ou fuir. Mais fuir pour aller où ? C'est toujours la question sans réponse qui force l'immobilisme. Et la fuite du réel ensuite : folie, dépression, alcoolisme... Il hésitait encore... ça l'ennuyait cette déchéance du corps consécutive de l'autodestruction, allait-il supporter le regard réprobateur de ses ennemis et ceux emplis de pitié de ses amis devant sa mauvaise haleine, ses poches sous les yeux et ses épaules rentrées en avant pour mieux glisser dans le trou de la guillotine qui a peut-être un nom mais que je ne connais pas... Bref, ce qui se profilait c'était sans en douter le suicide, à plus ou moins long terme. Il aurait aimé être Japonais et s'ouvrir le ventre dans son bureau, d'un coup de tanto, seppuku sobre et digne, sans aucune culpabilité pour les familles puisqu'en accord avec la tradition. Ou Américain pour partir faire la guerre en Irak et promener des détenus en laisse. Non, vraiment, il était glacé d'ennui.
Et quelle culpabilité en sus de n'être pas rentable. D'occuper un bureau que tant d'autres prisaient, un bureau à deux certes, mais avec de la lumière et des étagères solides, c'est un critère important dans cette branche, régulièrement des étagères tombaient dans les bureaux voisins. Et tous ces jeunes diplômés pleins d'illusions d'énergie qui briguaient sa place. Et lui, que produisait-il ? du stock mort.
Déjà les effets de leurs paroles avaient changé sa manière de voir le monde. Depuis quelque temps il suivait la bourse sur Internet et la vision de ces courbes crénelées lui apportaient un certain apaisement et la reconnaissance chaque jour accrue de la supériorité des patrons du CAC40, Léonard de Vinci contemporains qui dessinaient le futur de la planète à coups de transactions financières. Désormais, il écartait d'emblée tout projet ambitieux parce que ambitieux c'est un joli mot pour dire cher, et grâce à ses patrons il déjouait maintenant les pièges d'une pensée utopiste probablement empreinte d'idéalisme et d'humanisme et de pas mal d'autres "ismes" qui coûtaient bonbon.
Sa femme lui avait assez répété qu'il s'investissait trop dans son travail. C'est vrai qu'il l'avait pas mal négligée ces dernières années. Cette nouvelle manière d'envisager son métier allait lui laisser du temps pour prendre soin d'elle. Enfin, aurait pu si elle ne l'avait quitté au printemps dernier. Il pourrait prendre un chien et le balader en laisse. Et qui sait faire une rencontre. Il n'avait pas niqué depuis, depuis quand déjà... Mais ça l'ennuyait d'avance, les discussions convenues, bonjour, vous habitez dans le quartier et bla et bla et bla, tout ça pour tirer un coup, parce que bon, le couple, il avait donné une fois, ça l'avait vacciné comme on dit, sans rappel je rajouterais. Une pute. Tiens il y avait jamais pensé avant. Il était vraiment con quand on y pense. La vie était tellement plus simple sans scrupules. Une cochonne avec des gros seins pour enfouir sa tête dedans, il pourrait même l'enculer, c'est vrai, sa femme avait jamais voulu, quelle salope celle-là, elle aurait sucé une équipe de foot en entier en avalant mais non, se faire enculer "c'est pas pareil" elle disait, quoi, un trou est un trou, non ? En plus, en rajoutant un billet, il pourrait baiser sans capote, puisqu'il en avait plus rien à foutre de choper une MST ou mieux le DAS, ou alors en choisir une mineure fraîchement arrivée de je sais pas moi, des Philippines ou de Somalie, putain, il avait pas regardé les infos depuis des plombes, il savait même plus d'où elles venaient les putes, Haïti peut-être... Il lisait trop qu'elle disait.
Tiens 18H00, il était temps de rentrer. Il était glacé. D'ennui. Il allait passer à la librairie, s'acheter un cahier de vacances ou un truc du genre pour les adultes s'ennuyant au bureau. ça avait l'air drôle.
16 mars 2008
Et alors ?
Il n'avait aucune envie d'y aller. Non. Il détestait ça. ça le fascinait en même temps, comme de se jeter dans le vide et de voir ce que ça donnait à l'arrivée. Maintenant, son corps contre leurs corps, son visage rouge luisant au milieu des autres visages rouges luisant, il aurait aimé être soulagé. Mais non. Il était là avec l'envie d'être ailleurs. Il détestait ça. Un son. Son prénom. Merde, il l'avait oublié celui-là. Photographe sans talent, mais bon, il avait du charme c'était déjà ça. Une belle voix, même si le contenu était sans intérêt, c'était moins désagréable à entendre... D'autres arrivaient vers lui, des auteurs, sourire crispé, forcément il avait tout réécrit. Machin, je vous présente machine et démerdez-vous ah ah ah. Le pire c'était de sourire. Non. Le pire c'était de trouver un truc à dire.
- Vous pensez à quoi le soir avant de vous endormir ?
- Non, je n'ai eu aucun problème pour entrer
- Qu'est-ce que qui vous rend triste, là, au fond des yeux ?
- On a tout relu, d'ailleurs j'ai les épreuves là avec moi
- C'est l'amour ou le contraire ? le temps qui passe vous y pensez forcément ?
- On a beaucoup travaillé jour et nuit
- Si vous aviez vingt ans de moins est-ce que vous auriez aimé que je vous baise ? est-ce que vous avez envie que je vous baise ?
D'autres arrivaient. Toujours plus. Sourire aller chercher du champagne faire passer des petits fours tout va bien toujours regarde je te souris ça veut dire flippe pas je te reconnais tu peux faire tes hommages à ceux qui signeront ton contrat et tout ira pour le mieux ce n'est pas de l'amour que tu trouveras mais du respect si tu nous rapportes suffisamment de thune flippe pas tu es trop habillé ça fait plouc mais ça nous fait bien marrer c'est déjà ça ça nous rassure c'est nous qui savons quand et comment tiens bouffe et bois ça ira mieux
Et alors ?
Et alors, oui je suis une bête de bureau qui vient montrer qu'elle se soumet au rituel, rentre dans les rangs sous le drapeau fier et raidement tendu sur sa pancarte et non flottant dans le vent car ce n'est pas le vent qui souffle dans les allées du salon du livre mais le bruit des conversations, le brouhaha moite d'alcool, l'air mis en mouvement par le déplacement des corps dans les allées, mouvements contraires ou suivis dans le but d'aller voir et se faire voir, ne pas se faire oublier, exister en somme...
19 février 2008
Requiem
Il entre dans l'arène. Les mains moites. Les autres autour le détaillent. Le soupèsent. Ils n'en feront qu'une bouchée. Deux tout au plus. Déjà son regard vacille. Qu'est-ce qu'il fout là. Il rêve des prairies vertes de l'enfance. Ici, plus de père ni de mère pour le protéger. Pour faire écran de leurs flancs contre le troupeau hostile. Ici, c'est les néons à la place du bleu du ciel. Ici, c'est le lino sous les pieds, ses pieds qu'il croise et décroise, place finalement sous sa chaise, et ses mains qu'en faire ? Silence. On attend qu'il parle. En face, le toréador serré dans son costume-qui-ne-brille-pas lui fait un signe, menton en avant, "Alors ?", puis regard vers l'horloge comme un reproche, l'heure du repas approche, regard de nouveau sur lui, "Vas-y, accouche". Il se lance. Se reprend, sa voix n'atteint pas le bout de la salle, il le voit à leur manière de tendre l'oreille, de mettre la main en coupelle derrière leurs putains d'oreilles. Il force sa voix, qui s'éraille (forcément sa voix elle est faite pour le murmure, pas pour ça), et annonce la prochaine nouveauté à paraître. Résumé. Simple le résumé, sinon ils ne comprennent pas. 300 pages réduites en 10 lignes. 3 suffiraient. C'est pas qu'ils soient bêtes. Ils n'ont pas le temps de prendre le temps d'entrer dans les détails. Et puis, à quoi ça servirait ? Les libraires, les acheteurs des grandes surfaces spécialisées, des grandes surfaces tout court, n'auront pas le temps de prendre le temps de les écouter. 30 secondes par bouquin. Alors. A quoi ça servirait qu'ils usent leurs neurones à comprendre ce que disent ces mots, tant de mots, sur le papier. Les points forts ensuite, à énumérer. Il en a chié pour les trouver, c'est pas son truc les "argumentaires de vente", son truc à lui c'est d'éditer. Il annonce le prix. Le format. Premières banderilles. "Trop cher". Il tente une explication perdue d'avance dans le brouhaha réprobateur qui monte. Il rappelle le nombre de pages, ça ils peuvent l'entendre. Il voudrait leur expliquer le compte d'exploitation impossible à équilibrer : de plus en plus d'intervenants à payer à cause de l'externalisation des tâches et des chiffres de tirage de plus en plus bas. Il voudrait leur expliquer que c'est un livre de qualité, que le travail éditorial est soigné, que les multiples relectures permettent une lisibilité parfaite, les photos et les croquis au service du sens, la maquette au service du contenu, mais ce sont des mots démodés, ce sont des mots et non des chiffres. Attaque suivante. La tache rouge s'agite, comme un chiffon rouge à défoncer "Et pourquoi un hors collection ? pourquoi pas le mettre dans la collection 24 x 24 ? c'est le même format..." Suée sous les aisselles et dans le dos, bouche sèche, comme un goût de lame sur la langue, c'est fou ce que son corps peut le trahir. Parce que. Parce qu'une collection c'est pas qu'un format bordel ! ça il le garde pour lui, il se l'enfonce bien profond. Il se lève, la vue brouillée, avec sur la nuque comme une haleine chaude qui le pousse en avant. Son front à lui contre l'arête du nez de l'autre. L'instant d'après il est toujours assis. Paires de regards braqués sur lui, comme des billes avec son reflet dedans. Ils attendent sa réponse. Ce n'est pas le même public. "Ah". La mise à mort vient de la droite. De Dieu en personne. Sans même un regard. "Qu'est-ce qu'on en a à foutre"
10 février 2008
Artaud
Un jour donc on édita Antonin Artaud.
Mais cela commença par un refus. Comme souvent. Refus de ses poèmes. Jacques Rivière de la NRF ("Nouvelle Revue Française", revue de la maison Gallimard), refusa ses poèmes. Artaud répondit. S'engagea une correspondance. Correspondance qui elle fut publiée, un an plus tard en 1924. Et c'est ainsi qu'Artaud, l'autre suicidé de la société, fut édité.
Qu'en serait-il aujourd'hui ? quelles seraient les chances pour le jeune Artaud poète de se faire publier ? quelle maison accueillerait son oeuvre ? quel "éditeur" engagerait une correspondance ?
01 février 2008
Angoulême
Angoulême, le 25 janvier 2008
Ma chère I.,
Je profite d'un moment de répit pour te donner quelques nouvelles d'Angoulême. Tu craignais de râter quelque chose en restant clouée au lit avec la grippe ? eh bien tu peux continuer à mariner dans tes miasmes l'esprit en paix : tu n'as rien loupé ! d'ailleurs, si ce connard de B. décide de revenir l'année prochaine, c'est bien simple, je roule un pallot au premier clodo venu histoire de chopper la myxomatose ou un truc du genre, Angoulême regarde moi bien parce que tu ne me reverras plus !
Angoulême ressemble à toutes les villes de province de taille moyenne, perchée en hauteur pour échapper aux barbares (tu parles, les barbares ils sont à l'intérieur !), avec une espèce de ruine raffistolée en guise de château (t'as remarqué, dans tous les bleds, y'a toujours un château, mais putain qu'ils viennent voir Versailles, après on en reparle) et un dédale de rues pavées autour. Remarque que ces petites rues pourraient avoir du charme, s'il ne s'agissait pas d'un dédale justement ! Tu finis toujours par te perdre ! Bon l'avantage, c'est que tu te perds jamais plus de 5 minutes, dès que c'est désert c'est que c'est pas là (bon, désert, j'exagère, il y a bien un ou deux chats morts par ci par là)... il suffit de revenir sur ses pas et de suivre le troupeau qui se dirige immanquablement vers les bulles.
Les bulles c'est les espèces de tentes qui jonchent la ville comme de vieilles capotes le bois de Boulogne. Sous les tentes, y'a les éditeurs. La classe ! Le festival existe depuis 35 ans et ils ont toujours pas été foutus de construire un truc en dur ! Bien sûr, il fait une chaleur à crever avec tous ces boeufs qui défilent toute la journée... En plus, j'ai le mal de mer depuis 3 jours à cause du plancher flottant, l'enfer je te dis ! Mais le pire, c'est les chiottes ! Les chiottes sont dehors, dans des préfabriqués et ouverts au public ! pisser en me gelant le cul en imaginant tous les culs qui m'ont précédé, non merci ! c'est bon pour attraper une maladie rare ! Heureusement, j'ai trouvé la parade : les chiottes des lieux d'exposition... oui, parce qu'à Angoulême, il y a aussi des expos, entre nous celle sur la BD argentine vue par Munoz au CNBDI était épatante (par contre, ces porcs ont monté une expo dans la cathédrale, tu imagines ? des barbares je te dis !)
Que dire de plus ? Ah oui, tout le monde s'aime à Angoulême. Il faut les voir le soir au Mercure s'embrasser et se serrer dans les bras. C'est beau. Les plus jeunes et les loosers tentant d'approcher leurs dieux, drapés dans la dignité et l'assurance que procure le fric, alors qu'eux en sont encore à bouffer des pâtes et à tresser leur bouc... C'est touchant...
Bon, je dois y aller, le temps de payer ma note (1 € 30 le café, c'est donné ! comme quoi en province, tu te fais chier pour pas cher...)
La bise
Ta E.
25 janvier 2008
Feel good
Les gens pensent souvent que les éditeurs éditent des livres.
Pas tous les gens, beaucoup ne se sont jamais posé la question de la genèse de ces petits pavés qu'ils achètent pour la plupart au supermarché entre la poire et le fromage... Et les gens ont raison de ne pas trop se poser de questions, ils ont autre chose à foutre au supermarché, entre les promos en bout de rayon, les superpromos hurlées au micro par un animateur en plastique et le caddie, ce putain de caddie qui roule jamais droit et qui n'est jamais plein, un mètre cube de capacité au moins, remarque qu'avec les lots de 10, ça va plus vite, c'est l'avantage, même si ça bouffe toute la place dans le placard et que t'en as pour 6 mois pour finir, au moins t'es tranquille et puis t'as économisé des sous, si si, au moins 4 cts, attends, y'a pas de petites économies, pense à ton POUVOIR D'ACHAT, ils en parlent à la télé...
En fait, tout ça c'est de la blague, que la laitière fouette la crème avant de la verser avec amour dans des petits pots, baignée dans une lumière digne d'un Vermeer... L'éditeur assis à son bureau patiné par les siècles annotant des manuscrits un plume Mont-Blanc à la main c'est de la blague aussi... Du flan, comme les poules picorant de petits vers vigoureux dans l'herbe craquante du bled Loué...
En fait, les éditeurs ils passent leur temps à régler des problèmes. L'auteur n'est pas content parce qu'on a réécrit son texte qui était tout pourri ? brosse à reluire dans gant de velours sur main de fer, et hop, au suivant... le packager anglais n'a pas envoyé les factures d'un bouquin traduit depuis 4 mois ? (nan c'est pas une blague, c'est pas qu'on est honnêtes, c'est que sans la facture, le livre reste bloqué au Havre) ? la maquettiste a ajouté une page au bouquin alors que c'est pas possible d'avoir un cahier d'une page ? L'éditeur co-or-donne.
L'éditeur, il est vissé à son écran, il répond à des mails, il répond au téléphone, il répond aux gens qui viennent dans son bureau, il répond jamais merde... L'éditeur il fait beaucoup de réunions, il com-mu-nique. L'éditeur doit avoir des idées. Peu importe l'idée. Peu importe si c'est celle d'un autre, si elle est déjà en rayon. L'essentiel est qu'elle soit acceptée, ça veut dire qu'il a gagné. Quoi ? Le droit de rejouer.
Ahahahahahaha




