22 juin 2008
Expulsions : l'Europe au karcher
Le projet de directive européenne " retour " qui se prépare est scandaleux.
Mercredi 18 juin sera soumis à l’approbation du Parlement européen le projet de directive dite " retour "
visant à harmoniser les conditions dans lesquelles les migrants
irréguliers sur le territoire de l’Union européenne doivent être
détenus et " reconduits ".
Il apparaît avant toute chose nécessaire de rappeler la réalité que recouvre l’expression pudique de " retour ".
L’expulsion est une violence qui multiplie les uns par les autres les
traumatismes de l’arrestation inopinée, de l’emprisonnement, de la
perte de son logement, d’une perte d’emploi, de la spoliation de la
totalité de ses biens, parfois de la séparation brutale de son conjoint
et de ses enfants, de la dislocation de tout lien avec son milieu et
d’une reconduite contrainte, éventuellement assortie de violences.
C’est
une humiliation dont on ne se remet pas. Le pays dans lequel on avait
placé l’espoir d’une existence nouvelle, qu’on avait parfois bataillé
des années pour rejoindre, vous rejette, vous expulse et vous dépose
sans bagage sur un Tarmac où personne ne vous attend.
Même
quand les expulsés ont des proches au pays, la honte les empêche
parfois de les rejoindre : celui qui faisait vivre toute une famille
est devenu une charge. Nombre d’expulsés finissent désespérés,
désocialisés, à la rue... Il faut que ceux qui votent la loi le sachent.
Le
projet de directive européenne soumis aux parlementaires reflète en
partie la brutalité du sort réservé aux sans-papiers : jusqu’à dix-huit
mois d’internement pour le seul fait d’avoir franchi des frontières et
de vouloir vivre en Europe ; rétention et expulsion de mineurs et de
personnes vulnérables (femmes enceintes, personnes âgées, victimes de
torture...) ; possibilité d’expulser des personnes vers un pays de
transit, même en l’absence de lien avec ce pays ; interdiction de
retour sur le territoire européen pour une durée de cinq ans de ceux
ayant été expulsés ; absence d’obligation de fournir un titre de séjour
aux étrangers souffrant de maladies graves ; application aux mineurs
isolés de l’ensemble de ces mesures.
UN RÉGIME D’EXCEPTION
Officiellement,
le projet de directive " retour " vise à encadrer les conditions de
rétention et à en limiter la durée dans ceux des pays européens dont la
législation tolère un internement théoriquement indéfini. Nous
craignons qu’elle devienne la norme européenne sur laquelle vont être
tentés de s’aligner tous les pays de l’Union. Pour preuve, l’Espagne
vient d’annoncer le passage de sa durée maximale de rétention de trente
à quarante jours et l’Italie de deux à dix-huit mois !
Si
elles étaient adoptées, les dispositions du projet de directive "
retour " placeraient les étrangers en situation irrégulière, même
mineurs, sous un régime d’exception : internement à la discrétion du
pouvoir, faiblesse des droits de la défense, bannissement. Comment
concevoir qu’une institution censée incarner la démocratie à l’échelle
de l’Union européenne envisage d’infliger un tel traitement à une
fraction de sa population ?
Davantage
encore que chacun des Parlements nationaux des Etats de l’Union, le
Parlement européen a une responsabilité devant l’histoire. Du fait de
son existence récente, il n’a pas été mêlé aux déchirements et aux
tyrannies du passé européen. Il incarne au contraire un certain idéal,
en rupture avec les conflits et les dictatures qui ont trop souvent
marqué l’Europe. Sous peine de disqualifier son institution, le
Parlement ne doit pas adopter ce projet de directive.
Gérard Aschieri est secrétaire général de la FSU ;
Francine Blanche est secrétaire confédérale de la CGT ;
Laurent Cantet est cinéaste ;
Marc Peschanski est chercheur ;
Aminata Traoré est ancien ministre de culture au Mali.
Article paru dans l’édition du journal Le Monde du 07.06.08 et premiers signataires.
Pour signer cette pétition : http://www.educationsansfrontieres.org/?article13992
21 juin 2008
Bilal, sur la route des clandestins
" Dès que la serveuse pose sur la table les deux poulets rôtis, leurs mains les démontent morceau par morceau. Tous les cinq ont les cheveux, la peau, les vêtements, les bras recouverts d'une couche de poussière.
- ça faisait combien de temps que vous n'aviez pas mangé ?
Billy sourit comme quelqu'un qui vient d'entendre une bêtise.
On est stranded, mon ami. On peut pas se permettre de manger. En faisant la manche, on arrive à se payer un verre de gari, de l'eau sucrée. Et même ceux qui ont un peu d'argent de côté mais pas assez pour partir, ils le dépensent pas pour manger. Sinon, ils resteraient stranded pour toute la vie.
L'un après l'autre, ils racontent qu'ils sont bloqués à Agadez depuis deux semaines. Leur esprit regorge encore de projets, de rêves, d'envies de liberté. Sauf qu'ils ne parviennent pas à quitter la ville de boue rouge, parce que la vie quotidienne a emprisonné leur corps. Le manque d'argent. La faim. La poussière. Le coût du billet de plus en plus inabordable. Voilà d'où proviennent les esclaves du XXIe siècle. Voilà comment Ousmane, Djimba et Safira voyageront, si jamais leur âme se réveille et leur donne le courage de partir. Mais il ne suffit pas de se mettre en route. Tout à coup, un jour quelconque, l'esprit et le corps se scindent. Comme Billy et ses quatre amis en ont fait l'expérience. L'esprit veut s'en aller. Le corps reste stranded. Et lentement, jour après jour, la poussière s'empare de la vie d'une personne, elle encroûte ses cils et sourcils, elle lui sèche la gorge, avec son goût amer. Voilà leurs visages vus de près. La tragédie, c'est que jamais personne ne reconnaîtra qu'ils sont en train d'accomplir un acte héroïque. Jamais personne ne reconnaîtra que leur geste est un geste définitif qui n'a d'égal que l'effort pour naître. S'ils parviennent vivants en Europe, on les qualifiera carrément de désespérés. Alors qu'ils font partie des rares personnes au monde, qui chargées d'espoir, ont encore le courage de mettre leur vie en jeu."



