" Dès que la serveuse pose sur la table les deux poulets rôtis, leurs mains les démontent morceau par morceau. Tous les cinq ont les cheveux, la peau, les vêtements, les bras recouverts d'une couche de poussière.
- ça faisait combien de temps que vous n'aviez pas mangé ?
Billy sourit comme quelqu'un qui vient d'entendre une bêtise.
On est stranded, mon ami. On peut pas se permettre de manger. En faisant la manche, on arrive à se payer un verre de gari, de l'eau sucrée. Et même ceux qui ont un peu d'argent de côté mais pas assez pour partir, ils le dépensent pas pour manger. Sinon, ils resteraient stranded pour toute la vie.
L'un après l'autre, ils racontent qu'ils sont bloqués à Agadez depuis deux semaines. Leur esprit regorge encore de projets, de rêves, d'envies de liberté. Sauf qu'ils ne parviennent pas à quitter la ville de boue rouge, parce que la vie quotidienne a emprisonné leur corps. Le manque d'argent. La faim. La poussière. Le coût du billet de plus en plus inabordable. Voilà d'où proviennent les esclaves du XXIe siècle. Voilà comment Ousmane, Djimba et Safira voyageront, si jamais leur âme se réveille et leur donne le courage de partir. Mais il ne suffit pas de se mettre en route. Tout à coup, un jour quelconque, l'esprit et le corps se scindent. Comme Billy et ses quatre amis en ont fait l'expérience. L'esprit veut s'en aller. Le corps reste stranded. Et lentement, jour après jour, la poussière s'empare de la vie d'une personne, elle encroûte ses cils et sourcils, elle lui sèche la gorge, avec son goût amer. Voilà leurs visages vus de près. La tragédie, c'est que jamais personne ne reconnaîtra qu'ils sont en train d'accomplir un acte héroïque. Jamais personne ne reconnaîtra que leur geste est un geste définitif qui n'a d'égal que l'effort pour naître. S'ils parviennent vivants en Europe, on les qualifiera carrément de désespérés. Alors qu'ils font partie des rares personnes au monde, qui chargées d'espoir, ont encore le courage de mettre leur vie en jeu."