Editrice au bord de la crise de nerfs

Même si c'est vrai, c'est faux. (Henri Michaux)

20 avril 2008

Vrai ment


Nickelback - Rockstar VOST
envoyé par Roadrunnerfrance

Il ne neigeait pas. Ce détail a son importance. Il était glacé à l'intérieur et pourtant nous étions au printemps. Nous = vous inclus, même si à ce moment vous vaquiez à vos affaires, probablement passionnantes d'ailleurs, non, vraiment c'est sans ironie.  Aucun glaçon frotté entre ses omoplates dans un début de jeu érotique. Non, il était glacé d'ennui. Habituellement on dit d'effroi. Mais aucun monstre dans les parages ou de scène cauchemardesque se déroulant sous ses yeux. Pas de douche non plus avec du sang s'écoulant en abondance par le trou du bac de douche qui a un nom mais que j'ai oublié. L'ennui des années à venir. L'ennui d'avance, d'imaginer sous un nouveau jour son métier qu'il avait choisi car passionnant, auréolé de prestige par ses grandes figures : Jérôme Lindon, Maurice Nadaud, Antoine Gallimard, Bernard Grasset etc. Il fallait faire son deuil ou fuir. Mais fuir pour aller où ? C'est toujours la question sans réponse qui force l'immobilisme. Et la fuite du réel ensuite : folie, dépression, alcoolisme... Il hésitait encore... ça l'ennuyait cette déchéance du corps consécutive de l'autodestruction, allait-il supporter le regard réprobateur de ses ennemis et ceux emplis de pitié de ses amis devant sa mauvaise haleine, ses poches sous les yeux et ses épaules rentrées en avant pour mieux glisser dans le trou de la guillotine qui a peut-être un nom mais que je ne connais pas... Bref, ce qui se profilait c'était sans en douter le suicide, à plus ou moins long terme. Il aurait aimé être Japonais et s'ouvrir le ventre dans son bureau, d'un coup de tanto, seppuku sobre et digne, sans aucune culpabilité pour les familles puisqu'en accord avec la tradition. Ou Américain pour partir faire la guerre en Irak et promener des détenus en laisse. Non, vraiment, il était glacé d'ennui.
Et quelle culpabilité en sus de n'être pas rentable. D'occuper un bureau que tant d'autres prisaient, un bureau à deux certes, mais avec de la lumière et des étagères solides, c'est un critère important dans cette branche, régulièrement des étagères tombaient dans les bureaux voisins. Et tous ces jeunes diplômés pleins d'illusions d'énergie qui briguaient sa place. Et lui, que produisait-il ? du stock mort.
Déjà les effets de leurs paroles avaient changé sa manière de voir le monde. Depuis quelque temps il suivait la bourse sur Internet et la vision de ces courbes crénelées lui apportaient un certain apaisement et la reconnaissance chaque jour accrue de la supériorité des patrons du CAC40, Léonard de Vinci contemporains qui dessinaient le futur de la planète à coups de transactions financières. Désormais, il écartait d'emblée tout projet ambitieux parce que ambitieux c'est un joli mot pour dire cher, et grâce à ses patrons il déjouait maintenant les pièges d'une pensée utopiste probablement empreinte d'idéalisme et d'humanisme et de pas mal d'autres "ismes" qui coûtaient bonbon.
Sa femme lui avait assez répété qu'il s'investissait trop dans son travail. C'est vrai qu'il l'avait pas mal négligée ces dernières années. Cette nouvelle manière d'envisager son métier allait lui laisser du temps pour prendre soin d'elle. Enfin, aurait pu si elle ne l'avait quitté au printemps dernier. Il pourrait prendre un chien et le balader en laisse. Et qui sait faire une rencontre. Il n'avait pas niqué depuis, depuis quand déjà... Mais ça l'ennuyait d'avance, les discussions convenues, bonjour, vous habitez dans le quartier et bla et bla et bla, tout ça pour tirer un coup, parce que bon, le couple, il avait donné une fois, ça l'avait vacciné comme on dit, sans rappel je rajouterais. Une pute. Tiens il y avait jamais pensé avant. Il était vraiment con quand on y pense. La vie était tellement plus simple sans scrupules. Une cochonne avec des gros seins pour enfouir sa tête dedans, il pourrait même l'enculer, c'est vrai, sa femme avait jamais voulu, quelle salope celle-là, elle aurait sucé une équipe de foot en entier en avalant mais non, se faire enculer "c'est pas pareil" elle disait, quoi, un trou est un trou, non ?  En plus, en rajoutant un billet, il pourrait baiser sans capote, puisqu'il en avait plus rien à foutre de choper une MST ou mieux le  DAS, ou alors en choisir une mineure fraîchement arrivée de je sais pas moi, des Philippines ou de Somalie, putain, il avait pas regardé les infos depuis des plombes, il savait même plus d'où elles venaient les putes, Haïti peut-être... Il lisait trop qu'elle disait.
Tiens 18H00, il était temps de rentrer. Il était glacé. D'ennui. Il allait passer à la librairie, s'acheter un cahier de vacances ou un truc du genre pour les adultes s'ennuyant au bureau. ça avait l'air drôle.

Posté par editricencrise à 18:35 - Chroniques éditoriales - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

13 avril 2008

Madame rêve

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Elle cachait son visage derrière de grosses lunettes noires, lunettes de mouche, expression à la con quand on y pense, mais ce n'étaient pas ses lunettes, ni ses yeux derrière qui frappaient, non, ce qui attirait le regard comme aimanté, ce sont ses lèvres. Lèvres gonflées, comme une plaie, lèvres enflées, déformées, disproportionnées, caricaturales. C'était le résultat d'innombrables injections de Botox ou autre saloperie. Comment en était-elle arrivé là ? comment un connard de chirurgien esthétique avait pu lui massacrer la face à ce point. Qui des deux avait entraîné l'autre dans sa folie. Peau tendue et fine autour des lèvres, vergetures verticales tellement ça tirait, et partout sur le visage, peau translucide, comme du papier de riz, comme un masque aux pommettes saillantes, plus de chair en dessous. La femme aux lèvres qui écorchaient le regard perdue dans une navette assaillie d'ados dont la jeunesse était une insulte supplémentaire. Une momie au milieu des vivants. Pouvait-elle encore sourire ? Jean Chanel, petit veston en cuir, lunettes griffées Versace ou Gucci. Petit cul moulé dans un jean Chanel, quand elle s'est baissé, gaine couleur chair en dessous, gaine pour donner du modelé. Plus tard, un gars s'est approché d'elle, sur le côté, la regarde de haut en bas, rigolard, une femme prête à tout pour séduire, une pute, une pute avec une bouche de pute, une bouche de suceuse. Dans une boîte de nuit, on n'y verrait que du feu, ou à la télé, avec le maquillage. Envie de lui défoncer sa tronche. Est-ce qu'elle sait ? Putain de blessure quelque part, refus de vieillir, d'être laide et moche avec une bouche de vieille, sèche et poilue, batailler contre le temps, à tout prix, comme donner son âme au diable et payer le prix fort ensuite. Si elle était pauvre, elle aurait retourné les miroirs, laissé cette putain de pulpe s'assécher, ces putains de rides dessiner leurs motifs, et détruit son corps à coups de pinard acheté chez ED. Peut-être, j'en sais rien. Qu'est-ce qui cloche ? Société de consommation de corps et de visages jeunes et parfaits, partout tout le temps. Misère spirituelle, désoeuvrement, connerie, angoisse irrationnelle de la mort, fragilité...
Madame a rêvé.   

Posté par editricencrise à 19:15 - De quoi je me mêle ? - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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