19 février 2008
Requiem
Il entre dans l'arène. Les mains moites. Les autres autour le détaillent. Le soupèsent. Ils n'en feront qu'une bouchée. Deux tout au plus. Déjà son regard vacille. Qu'est-ce qu'il fout là. Il rêve des prairies vertes de l'enfance. Ici, plus de père ni de mère pour le protéger. Pour faire écran de leurs flancs contre le troupeau hostile. Ici, c'est les néons à la place du bleu du ciel. Ici, c'est le lino sous les pieds, ses pieds qu'il croise et décroise, place finalement sous sa chaise, et ses mains qu'en faire ? Silence. On attend qu'il parle. En face, le toréador serré dans son costume-qui-ne-brille-pas lui fait un signe, menton en avant, "Alors ?", puis regard vers l'horloge comme un reproche, l'heure du repas approche, regard de nouveau sur lui, "Vas-y, accouche". Il se lance. Se reprend, sa voix n'atteint pas le bout de la salle, il le voit à leur manière de tendre l'oreille, de mettre la main en coupelle derrière leurs putains d'oreilles. Il force sa voix, qui s'éraille (forcément sa voix elle est faite pour le murmure, pas pour ça), et annonce la prochaine nouveauté à paraître. Résumé. Simple le résumé, sinon ils ne comprennent pas. 300 pages réduites en 10 lignes. 3 suffiraient. C'est pas qu'ils soient bêtes. Ils n'ont pas le temps de prendre le temps d'entrer dans les détails. Et puis, à quoi ça servirait ? Les libraires, les acheteurs des grandes surfaces spécialisées, des grandes surfaces tout court, n'auront pas le temps de prendre le temps de les écouter. 30 secondes par bouquin. Alors. A quoi ça servirait qu'ils usent leurs neurones à comprendre ce que disent ces mots, tant de mots, sur le papier. Les points forts ensuite, à énumérer. Il en a chié pour les trouver, c'est pas son truc les "argumentaires de vente", son truc à lui c'est d'éditer. Il annonce le prix. Le format. Premières banderilles. "Trop cher". Il tente une explication perdue d'avance dans le brouhaha réprobateur qui monte. Il rappelle le nombre de pages, ça ils peuvent l'entendre. Il voudrait leur expliquer le compte d'exploitation impossible à équilibrer : de plus en plus d'intervenants à payer à cause de l'externalisation des tâches et des chiffres de tirage de plus en plus bas. Il voudrait leur expliquer que c'est un livre de qualité, que le travail éditorial est soigné, que les multiples relectures permettent une lisibilité parfaite, les photos et les croquis au service du sens, la maquette au service du contenu, mais ce sont des mots démodés, ce sont des mots et non des chiffres. Attaque suivante. La tache rouge s'agite, comme un chiffon rouge à défoncer "Et pourquoi un hors collection ? pourquoi pas le mettre dans la collection 24 x 24 ? c'est le même format..." Suée sous les aisselles et dans le dos, bouche sèche, comme un goût de lame sur la langue, c'est fou ce que son corps peut le trahir. Parce que. Parce qu'une collection c'est pas qu'un format bordel ! ça il le garde pour lui, il se l'enfonce bien profond. Il se lève, la vue brouillée, avec sur la nuque comme une haleine chaude qui le pousse en avant. Son front à lui contre l'arête du nez de l'autre. L'instant d'après il est toujours assis. Paires de regards braqués sur lui, comme des billes avec son reflet dedans. Ils attendent sa réponse. Ce n'est pas le même public. "Ah". La mise à mort vient de la droite. De Dieu en personne. Sans même un regard. "Qu'est-ce qu'on en a à foutre"
Commentaires
Q
Quoi d'autre plus beau que des "flancs"?
Quand à la mise à mort, elle vient toujours de la droite
R
Rien d'autre que ces flancs qui rassurent et accompagnent... flancs des montagnes qui rythment la lumière sur le paysage... flancs des tranchées contre lequel appuyer l'épaule pour retrouver son souffle avant d'affronter l'ennemi, le frère... mais les flancs bouchent parfois la vue, les rouges aussi ont fait saigner le peuple pour le peuple... soi-disant...
Contre la bêtise
Bonjour,
Je suis en train de lire ton dernier texte sur ton blog.
Je suis ton blog régulièrement et je vois ton écriture évoluer.
Là, avec "requiem", j'ai l'impression que l'on passe à autre chose.
Déjà, on n'a pas envie que ça s'arrête. C'est comme ses films dans lesquels on rentre et qui font de nous autre chose que des voyeurs.
Tu sais, un voyeur c'est quelqu'un qui regarde à distance des scènes dans lesquelles il y a de l'émotion. Mais il ne s'implique pas. Le voyeur regarde "loft story", il n'élève pas son âme, il nourrit un besoin qui le pousse vers le jugement facile de ceux qui se donnent en spectacle.
Tu sais, des voyeurs, il doit y en avoir dans ta boîte. Ceux qui te font ce regard géné quand tu oses te lever et dire ce qui doit être dit. Ceux qui font preuve de faignantise intellectuelle et qui jugent mal ton comportement. Ils jugent par défaut, tu sors du groupe et tu les menaces car ils n'existent pas en dehors de leur groupe. Ils feront tout pour que leur groupe ne soit pas menacé car le changement leur fait peur: que sont-ils en dehors du groupe? Pensent-ils par eux-mêmes?
Et surtout, ils ont peur de ressentir ce que tu ressens car ils te comprennent, tu es leur soeur.
Alors, que font-ils? Ils se protègent de ce spectacle dans lequel il y a de l'émotion, ils deviennent des voyeurs.
Mais est-ce mal d'être un voyeur? Oui, car leur jugement peut être assassin, donc mal.
Je me suis souvent demandé comment des gens ont pu accepter que d'autres personnes soient assassinés car ils étaient d'une autre religion(je pense à la collaboration). En fait, ces gens ne voulaient pas que leur groupe soit menacé par ces individus qui existaient en dehors d'eux. Ils n'ont pas cherché à connaitre la souffrance de l'autre, ils les ont éloignés d'eux; ils les ont jugés par défaut. A cause de ces silences, des hommes et des femmes ont été tués. Tués par la bêtise.
Sans déconner.
Aujourd'hui, des personnes regardent des films de ces gens tués par la bêtise de leurs parents et ils deviennent à leur tour des voyeurs. Ils mettent dans des cases ce qui ne peut pas l'être.
Alors, que fait-on?
Ce que je fais, je n'en sais rien.
Mais ce que tu fais, j'en suis témoin.
Comme dans des films dans lesquels on rentre, tu nous obliges à ne plus être des voyeurs. Tu nous obliges à croiser et à décroiser nos jambes sous la chaise. Tu nous obliges à prendre parti, à ne pas rester en dehors. Nous ne sommes plus des voyeurs, tu nous obliges à ressentir. Et cette obligation fait que quelquechose se passe, ce quelquechose qui fait que celui qui est assis existe.
C'est con à dire mais tu fais reculer la bêtise. Tu agis.
Bon. Et moi, qu'est-ce que je fais? Je veux aussi faire reculer la bêtise, je ne veux pas mourir à cause de la bêtise. C'est mal.
Et bien je lis ton texte et je me l'accapare. Je le digère et il me rend meilleur.
Et bien voilà ce que je fais, je te donne un peu d'immortalité. Parceque ton texte m'a rendu moins bête, je m'éloigne de mon seuil de stupidité. Peut-être que les évènements feront qu'un jour ce recul de la bêtise chez moi sauvera quelqu'un. Et là, tu seras immortelle car ton acte aura engendré mon acte, qui aura été un acte bon. Tu seras alors vertueuse. Tu seras immortelle.
Mon avis? Tu l'es déjà.
Trop
@ Bésusclé : c'est trop, beaucoup trop, merci n'est pas assez...
Quand tu parles de bêtise, sous l'occupation, je dirais plutôt lâcheté, ou auto-défense : ne pas voir pour ne pas s'impliquer... mais qu'aurais-je fait à leur place, sous l'occupation ? on ne nous apprend pas à penser librement, mais à suivre le troupeau, s'abriter derrière les flancs du plus fort...
Alors qu'il faudrait, comme en art, voir le monde comme si l'on n'en connaissait pas les règles...
L'occupation continue, elle ne vient pas de l'autre côté des frontières, mais d'en Haut... cette France d'en haut qui nous désigne l'ennemi à abattre : le sans-papier à exclure (il ira peut-être se faire tuer loin d'ici, sous des balles vendues à son gouvernement par le pays des droits de l'Homme), la racaille des cités (tandis que les abuseurs de biens sociaux restent au chaud sous les ors de la République), l'étranger qui nous vole notre travail (alors que les multinationales délocalisent sans vergogne, mais que peut-on y faire ? l'économie de marché est le seul modèle viable... surtout, ne pas imaginer un autre monde, se contenter d'allumer un poste de télévision)...
Poster un commentaire
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=351626&pid=8021923
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :








